samedi 17 mars 2007, par Hebmaster
Bio express.
1935. Naissance à Ben Ahmed 1954. Arrestation par la police française aux côtés d’autres résistants 1961. Travaille comme inspecteur de l’enseignement de langue arabe 1970. Création de la Chabiba islamiya 1975. Il quitte clandestinement le Maroc pour l’Arabie saoudite 2004. La Chabiba devient Al Haraka Al Islamiya Al Maghribia 2007. Vit actuellement en exil en Libye
À coups de communiqués, de correspondances et de prises de position, Abdelkrim Motiî fait feu de tout bois pour encourager sa normalisation avec le régime. Mais qui est le patron de la Haraka Al Islamiya Al Maghribia ?
Motiî a le spleen. Il ne se passe pas une semaine sans que le leader de la Haraka Al Islamiya Al Maghribia (Mouvement islamique marocain, anciennement connu sous le nom de Chabiba islamiya) ne se fasse remarquer par un communiqué ou une correspondance particulièrement enflammée, commentant l’actualité du pays. Depuis son exil libyen, le père spirituel du salafisme marocain, qui a multiplié les appels du pied au régime, a cette fois-ci mis en garde contre les dangers qui pèsent sur le pays, qui serait menacé d’un scénario à l’algérienne, en raison de la politique sécuritaire imposée par les Américains. Extrait de son dernier communiqué en date : La flambée de violence qui pourrait embraser le pays n’est que le résultat prévisible et logique d’une répression aveugle et d’un mépris clairement affiché envers le petit peuple par une élite dépravée, qui s’achète des strapontins au Parlement. Bref, du Motiî classique.
La haine des socialistes Quelques semaines plus tôt, ce sont les socialistes qui ont fait les frais de l’ire des militants de la Haraka. La raison ? Ils (les socialistes) ne ratent aucune occasion pour fustiger les mouvements islamistes, qu’ils qualifient tous de terroristes. Leurs leaders comme leur presse chauffent la population à blanc contre nous, explique ce proche de Motiî, joint en Libye par téléphone.
En réalité, Abdelkrim Motiî et ses compagnons continuent à vouer une haine sans concession à la gauche marocaine. À commencer par son emblème Mehdi Ben Barka, coupable à leurs yeux d’avoir commandité l’assassinat de Abbas Messadi, héros de la résistance mort au lendemain de l’indépendance, dans des circonstances jamais élucidées. Pour comprendre l’inimitié que voue Motiî aux socialistes, rien de mieux que de revenir sur l’affaire Omar Benjelloun, figure historique du socialisme marocain. Directement ou indirectement, le leader islamiste est lié au meurtre de Benjelloun, perpétré en 1975 à Casablanca. Ce sont bien des militants de la Chabiba qui ont commis le meurtre. Saâd Ahmed et Khazzar Mustapha en l’occurrence, condamnés le 18 décembre 1975 à la peine capitale, commuée en 1994 en prison à perpétuité, et finalement graciés en 2004. Quant au principal protagoniste de l’affaire, Abdelaziz Nouâmani, un homme de Motiî, il n’a jamais été inquiété. Caché dans la ferme d’un proche du sérail, il coulera un vie paisible avant d’être arrêté en 1977 et rapidement relâché. Nouâmani, donc, qui dirigeait la branche armée de la Chabiba, a fait reparler de lui en 1983 avec la création d’une nouvelle structure (l’Organisation des combattants marocains), qui fera long feu. Depuis, il vit avec d’anciens militants de la Chabiba dans un pays d’Europe du Nord.
Et Motiî dans tout cela ? Également condamné à perpétuité par contumace en 1979, pour le meurtre de Benjelloun, l’homme a réussi à quitter le pays pour atterrir en Arabie Saoudite. Les relations étaient si bonnes entre Hassan II et le roi Fahd que le premier aurait pu demander, sans problème, l’extradition de Motiî. Chose qu’il n’a jamais faite, note cet observateur, pour mieux souligner les couvertures dont a pu bénéficier Motiî, à l’époque.
Autre bizarrerie, l’acquittement en 1980 d’Ibrahim Kamal, alors numéro deux de la Chabiba islamiya. Selon des sources judiciaires, celui-ci n’avait pas hésité à livrer les noms de plusieurs responsables sécuritaires et politiques de l’époque, accusés d’avoir travaillé avec les islamistes pour casser la gauche marocaine, très puissante dans les années 1960-1970. Ibrahim Kamal, aujourd’hui membre d’honneur du parti Al Badil Al Hadari (né des cendres de l’ancienne Chabiba), est muet comme une carpe. Il n’a jamais plus évoqué l’épisode Motiî - Nouâmani - Benjelloun et refuse obstinément de parler à la presse.
Dans tous les cas, il est clair, comme le prouve ce bref rappel historique, que le nom de Motiî est étroitement lié à la guerre sainte menée contre la gauche par le Pouvoir dès le début des années 1970.
Que cherche Motiî ? Aujourd’hui, Motiî n’oublie pas de s’attaquer également à Al Adl Wal Ihsane et aux autres courants islamistes. La Haraka va jusqu’à traiter Cheikh Yassine… d’apostat ! Et dans un communiqué particulièrement virulent, rendu public le 18 décembre 2006, le guide d’Al Adl Wal Ihsane est même accusé d’accointances avec certains sécuritaires marocains avec lesquels il entretient un contact permanent. Pour ne pas être en reste, Motiî et les siens fustigent aussi le Parlement et le gouvernement, censés être les acteurs d’une mascarade dont le point culminant devrait correspondre aux élections de 2007.
Mais que cherche donc Motiî ? Pour le chercheur Mohamed Darif, cette effervescence s’explique par un certain dépit face à une normalisation avec le Pouvoir tant espérée, mais qui semble de plus en plus s’éloigner. Pour rappel, Motiî a adressé une lettre à Mohammed VI quelques mois à peine après son intronisation, dans laquelle il expliquait que la Chabiba est prête à jouer un rôle positif dans le cadre de la Constitution, en respectant les institutions sacrées du pays. La lettre n’a pas été suivie d’effet. Motiî est revenu à la charge, plus indirectement, via un document présenté comme une autocritique de la Chabiba (Fiqhou Al Ahkam Soltania, édité en 2000), sans davantage de succès. Le document peut être lu comme un réquisitoire contre l’activisme de la Chabiba. Il constitue un tournant dans la pensée politique islamiste, puisqu’il critique ouvertement l’option de la lutte armée, avant que les islamistes ne se mettent d’accord sur un projet politique viable, précise encore Mohamed Darif.
Question : que pèse, réellement, Motiî ? Les militants de la Haraka Al Islamiya Al Maghribia à proprement parler sont une minorité, répond Mohamed Darif. Mais Motiî reste toujours le père spirituel de bien des mouvements islamistes marocains, d’Al Badil Al Hadari au Mouvement pour la Oumma, en passant par le PJD lui-même. Pour leur part, les circuits officieux, qui ont fonctionné à plein régime pour faciliter un éventuel retour de Motiî au Maroc, parlent volontiers de quelques dizaines de militants, en plus de sympathisants repérés essentiellement à Casablanca, dans le Gharb et dans le Rif. Ce qui est sûr, c’est que, malgré les nombreux contacts avec les émissaires spéciaux et la prédisposition d’un Kadhafi à se débarrasser d’un invité de plus en plus encombrant, la conjoncture marocaine et internationale fait apparaître le come-back du cheikh comme bien improbable.
Souvenirs. Les expatriés politiques
1994 et 1998. Les deux dates sont importantes pour les exilés marocains, dont le premier groupe est rentré au pays lors de la première amnistie générale, et le second en 1998. Reste des hommes comme Moumen Diouri, qui a préféré attendre 2006 pour rentrer définitivement au Maroc. D’autres, comme Ahmed Rami, qui a participé aux deux coups d’Etat contre Hassan II, et Abdelkrim Motiî, n’ont pas encore reçu le feu vert de Rabat. Dans le lot, on trouve également un bon nombre de membres de l’ancienne Chabiba Islamiya qui circulent librement entre la Libye et l’Europe. On peut citer, entre autres, Hassan Bakir, Mohcine Ouadrane, Mohamed Hakimi, Mohamed Zine, Abdellatif El Idrissi, Lahbib Oulad et Abdellilah Ziad, qui vivent en Europe ; Hassan Machfi et Lakhdar Bakir, qui ont accompagné Motiî en Libye ; et enfin Abdelkader Hakimi, actuellement recherché par les services européens pour de prétendus liens avec Al Qaïda. La plupart ont fait allégeance à Motiî et à son récent mouvement, Al Haraka Al Islamiya Al Maghribya, né en 2004.