vendredi 9 mars 2007, par Hebmaster
Bio express.
1956. Naissance de Fatna El Bouih à Benahmed. 1977. Arrestation de la jeune militante à Rabat et condamnation pour atteinte à la sûreté de l’Etat. 1982. Libération et intégration dans l’enseignement supérieur. 2000. Publication du premier livre témoignage d’une femme sur les années de plomb.
Elle a subi la torture pendant sept mois dans les caves du sinistre commissariat de Derb Moulay Chérif. Elle a choisi, aujourd’hui, d’écrire et de militer. Parce que beaucoup reste à faire et à raconter…
Qui est Fatna El Bouih ? Une simple citoyenne. Mais encore ? Elle est également une ex-pensionnaire du tristement célèbre Derb Moulay Cherif. Une femme qui porte en elle le poids d’un passé douloureux et qui continue, aujourd’hui, son combat contre les années de plomb. Pour que cela ne se répète plus jamais ! Chacun des militants qui se sont battu pour un Maroc meilleur a forcément souffert dans sa chair. Le plus important, ce n’est finalement pas la dénonciation de cette violence, mais de s’assurer que plus jamais nos enfants n’auront à subir ne serait-ce que l’ombre d’un soupçon des années de plomb. Que plus jamais un citoyen n’aura à revivre un tel cauchemar.
Pourtant, on vous entend de moins en moins. La militante serait-elle fatiguée ? Quand vous attrapez le militantisme très tôt dans votre jeunesse, il vous est très difficile d’en guérir. Le travail de mémoire mené par des instances comme l’IER (Instance équité et réconciliation) est colossal. Nous voulions que l’Etat reconnaisse la violence commise à l’égard des femmes. Aujourd’hui, c’est fait. Mais nous ne voulons plus, aujourd’hui, nous cantonner dans une posture de dénonciation.
Doit-on comprendre que vous avez changé votre fusil d’épaule ? Au lendemain de ma libération, en 1982, j’avais plusieurs choix : m’enfoncer dans la déprime, continuer à militer de la même manière ou m’intégrer dans une société civile encore naissante. J’ai choisi cette dernière option. Comme beaucoup d’anciens prisonniers politiques, j’ai travaillé pour dénoncer la torture au féminin. Dans le cadre de l’Observatoire marocain des prisons et du Forum pour la vérité et la justice, nous étions toujours dans l’approche de la dénonciation des abus et des entorses aux droits de l’homme. J’ai par la suite essayé d’être utile sur un autre plan, en proposant une écoute pour le soutien des femmes en détresse. Aujourd’hui, je tente, avec d’autres militants au sein de l’association Relais prison-société, de montrer aux détenus mineurs qu’il y a une vie après la prison.
Vous avez écrit deux ouvrages et vous vous préparez à en commettre un troisième. Pourquoi cette boulimie d’écriture ? Tout simplement parce que l’écriture est une autre forme de combat. Mon premier livre était d’abord un témoignage. Une tranche de vie d’une prisonnière politique marocaine, parue sous le titre Hadith Al-Atama en langue arabe, puis en français en 2002 sous le titre Une femme nommée Rachid.
Pourquoi Rachid ? Vers la fin des années 70, quand j’ai découvert l’univers inhumain de Derb Moulay Chérif, centre de détention et de torture, j’ai également découvert les traitements dégradants qu’on réservait spécifiquement aux détenues de sexe féminin. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, c’étaient les femmes qui résistaient le plus. Ce qui mettait nos tortionnaires dans une colère noire. Pour annuler notre féminité et broyer cette spécificité, ils tentaient de nous rabaisser en nous affublant d’un numéro ou même d’un nom masculin. C’est ainsi que Fatna El Bouih était devenue Rachid pour ses gêoliers.
J’ai également publié Atlassiate, un récit où des femmes, détenues, épouses, filles ou proches d’opposants au régime, qui sont pour la plupart issues du Moyen-Atlas, témoignent de leurs douloureuses expériences. Dans une série d’entretiens, on découvre des femmes qui ont enduré des violences physiques et morales terribles durant leur détention entre les années 60 et 70.
Pourquoi uniquement des femmes de l’Atlas ? Les prisonnières politiques d’autres régions n’ont pas autant souffert ? Atlassiate est juste un titre… J’ai rencontré aussi bien des femmes de Khénifra que de Laâyoune ou encore de Tan Tan, et leur vécu est tout aussi digne de respect. Les femmes de Moulay Bouazza (Atlas) ont durement payé pour les évènements de 1972, alors même qu’elles n’avaient pas choisi d’y être mêlées… À côté, il y a bien eu des militantes, des universitaires, qui ont assumé leur choix et qui de ce fait ont été jetées dans les geôles du royaume pour vivre les mêmes violences, parfois pires que celles infligées à leurs homologues masculins. Mais il y a une injustice plus grande encore : c’est la violence faite à des femmes dont l’unique particularité est d’avoir été la mère, la sœur, la femme ou même la cousine d’un détenu d’opinion. Et là, il faut admettre que l’Etat n’a pas fait dans la demi-mesure. Le mot d’ordre était de punir toutes les femmes qui avaient un quelconque lien avec un homme engagé politiquement.
Reste-t-il des zones d’ombre, des tabous qui n’ont pas encore été levés ? Les tabous existent toujours et les zones d’ombre ne sont pas complètement éclairées. Ceci même si la démarche était globalement bonne et les intentions honnêtes. Il aurait fallu une plus grande implication des femmes dans la prise de décision (au sein de l’IER) parce qu’elles sont plus habilitées à apprécier leur condition. Ceci dit, je considère que ce qui a été fait est considérable dans un pays où, jusqu’à une date récente, même les associations féminines n’osaient pas aborder la question de la violence de l’Etat à l’égard des femmes.
Comment évaluez-vous l’approche, aujourd’hui, des autorités, du Maroc officiel ? Les blocages n’ont toujours pas disparu. Nous avançons sur un terrain qui était considéré jusqu’à présent comme la chasse gardée des sécuritaires et des agents d’autorité. Mais les rapports avec le Pouvoir sont plus pacifiés et, ce qui est certain, c’est que les raisons d’espérer sont énormes. On se sent d’ailleurs plus fier aujourd’hui d’être Marocain qu’il y a quelques décennies. J’ai assisté dernièrement, à Paris, à une rencontre sur l’abolition de la peine de mort. Et je peux vous assurer que les participants marocains étaient plutôt fiers d’appartenir à un pays qui a annoncé qu’il pouvait bientôt abolir la peine de mort !
Source : Tel Quel