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Histoire. Pionnières marocaines

vendredi 9 mars 2007, par Hebmaster


Elles ont été les premières à accéder à certaines fonctions traditionnellement réservées aux hommes, ouvrant ainsi la voie à leurs semblables. TelleQuelle zoome sur les cas les plus emblématiques.

Parlementaires [Badia Skalli et Latifa Bennani Smirès] Les voix féminines du peuple

“Vous êtes mignonnes comme des aâroussates (mariées)”. “Qu’est-ce que vous allez nous cuisiner aujourd’hui, Lalla ?”. C’est à genre de “compliments” et de questions qu’ont eu droit les deux premières femmes de l’histoire du pays élues au Parlement. “À la longue, c’était devenu agaçant. Même la rue s’y était jointe : des blagues nous concernant ont commencé à circuler”, se souvient Badia Skalli. Pourtant, les deux nouvelles élues, qui appartenaient déjà au cercle des dirigeants de leurs partis respectifs, le comité central de l’USFP pour la première et le comité exécutif de l’Istiqlal pour la seconde, ont longuement bataillé avant de décrocher leurs tickets pour l’hémicycle. Badia Skalli se souvient notamment de cette année 1983, où elle devait logiquement, après sa victoire aux élections communales, prendre la présidence d’un conseil municipal. Pourtant, face à la levée de boucliers suscitée par cette “première”, elle a dû se contenter de la vice-présidence au profit d’un homme moins expérimenté. “C’était tout simplement l’idéologie dominante, qui considérait que la femme ne pouvait pas accéder à des postes de responsabilités. Sans oublier que les partis ne s’investissaient pas suffisamment pour encourager les femmes”, soutient Badia Skalli, avant d’ajouter : “Grâce à la montée du mouvement féministe et aux pressions internationales, le roi (Hassan II) avait finalement permis l’ouverture de cette brèche”.

Gouverneur [Fouzia Imansar] La dame de fer

Grâce à elle, l’administration a eu finalement droit à sa touche féminine. Et pour cause : cette mère de deux enfants est depuis le 7 octobre 2006 la première femme à la tête d’une préfecture. Et pas n’importe laquelle s’il vous plaît ! Celle de Aïn Chock, l’une des plus importantes préfectures du pays. Cette juriste de formation, sortie de l’ISCAE puis l’ENAP, qui a fait toute sa carrière au sein de l’administration (inspecteur des finances, inspecteur divisionnaire, chef de division rattachée à l’Agence urbaine de Casablanca…) n’en est pas pour autant à son premier exploit. Déjà en 1995, la native d’Essaouira, qu’on dit par ailleurs proche d’André Azoulay, réputée pour son intransigeance et son incorruptibilité, est la première femme à se retrouver à la tête d’une agence urbaine, celle de Rabat, avant de se voir confier celle de Casablanca en 2003. Sa récente nomination royale est une avancée indéniable pour les femmes marocaines, bien que certains observateurs la perçoivent comme une mise à l’écart, résultat d’un travail de lobbying exercé par le milieu de l’immobilier, avec lequel elle menait un bras de fer en tant que dirigeante de l’Agence urbaine casablancaise. Mais il y a des signes qui ne trompent pas. Lors de l’investiture de Fouzia Imansar, Chakib Benmoussa, le ministre de l’Intérieur, annonçait fièrement : “La voie est désormais ouverte devant l’élément féminin pour accéder à la responsabilité au sein de l’administration territoriale”. Avis aux vocations !

Ambassadrice [Lalla Aïcha] Au nom de la sœur

10avril 1947. Sur la place du Grand Socco à Tanger, le visage découvert, habillée à l’européenne, une jeune femme d’à peine dix-huit ans prononce brillamment, devant une centaine d’hommes, un discours dans lequel il est, pour la première fois, fait allusion à l’indépendance du Maroc. La jeune femme en question n’est autre que la princesse Lalla Aïcha, la fille aînée du sultan Mohamed V. “Ce dernier a fait en sorte que Lalla Aïcha soit le symbole de l’émancipation de la femme marocaine. Très tôt, il lui a permis, à elle comme à ses sœurs, d’aller à l’école, de s’habiller à l’occidentale… Mais ce jour-là, à Tanger, c’était un message très important et très courageux de sa part”, se souvient un témoin de l’époque. À la fin des années 1960, Hassan II tentera de poursuivre l’œuvre de son défunt père, en nommant sa grande sœur d’abord ambassadrice à Rome, puis à Londres. Lalla Aïcha, une des premières Marocaines à obtenir le certificat d’études et fondatrice de l’Entraide nationale, que l’on disait promise au roi Faïçal II d’Irak, assassiné en 1958, ne restera que quelques années en poste. De son passage dans la capitale britannique, un de ses anciens collaborateurs se souvient “d’une femme cultivée et intelligente, à qui il arrivait cependant de s’emporter et de sanctionner sévèrement son entourage”. Il faudra attendre 1999 pour voir à nouveau une femme, en l’occurrence Aziza Bennani, à la tête d’une ambassade marocaine.

Secrétaires d’état [Aziza Bennani, Zoulikha Nasri, Amina Benkhadra et Nawal el Moutawakil] Les quatre mousquetaires

Les quatre premières femmes à entrer dans un gouvernement ont également eu droit aux quolibets les plus machistes. “Chraâ aâtana rabâa” (“La Charia nous a donné droit à quatre femmes”), avait-on alors l’habitude d’entendre dans la rue. Le mérite de cette “révolution” revient à Hassan II qui, à quelques semaines des élections législatives de 1997, procéda à un remaniement au sein du gouvernement de Abdellatif Filali. Et à la grande surprise, il y introduisit des femmes. “À l’époque, il y avait un débat de plus en plus insistant autour du rôle de la femme en politique. Surtout, nommer quatre femmes au gouvernement, c’était également une manière pour Hassan II de redorer son image à l’étranger”, analyse un observateur. Ainsi le docteur en philosophie, Aziza Bennani atterrit au ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche scientifique ; la spécialiste des assurances, Zoulikha Nasri, à l’Entraide nationale ; l’ingénieur en sciences et techniques minières, Amina Benkhadra, au ministère de l’Energie et des mines. Quant à l’ancienne championne olympique, Nawal El Moutawakil, lauréate entre temps d’un diplôme universitaire américain, elle hérite de la jeunesse et des sports. Malheureusement, les quatre “nouvelles” ne resteront pas longtemps dans leurs fauteuils. Quelques mois plus tard, à l’arrivée du gouvernement d’alternance, on les a tout simplement priées de plier bagages.

Journaliste [Zakya Daoud] Madame Lamalif

Son nom reste étroitement lié à la défunte revue Lamalif, qu’elle a fondée dans les années soixante, et à sa brillante carrière d’essayiste. Pourtant, Jacqueline Loghlam est une des pionnières du journalisme marocain. “Il y a eu probablement d’autres femmes qui écrivaient avant, souligne Abdallah Stouky, autre vétéran du journalisme. Mais elle était la première journaliste professionnelle, et donc qui vivait de la presse”. Après le bac et une formation en journalisme à Paris, Jacqueline Loghlam atterrit en 1959 à Rabat à l’âge de 21 ans. Naturalisée marocaine alors qu’elle n’avait rien demandé - seuls son époux et son fils l’avaient fait -, elle est engagée par la RTM avant de faire ses premiers pas dans la presse, sur les colonnes de l’Avant-garde, journal de l’UMT. Les domaines de prédilection de cette jeune femme à la sensibilité bien ancrée à gauche, sont les articles sur la classe ouvrière, notamment les reportages, sans oublier la rubrique consacrée aux femmes, qu’elle a elle-même créée au sein de la publication. En 1964, lasse des rivalités internes au sein du syndicat et de ce qu’elle appellera “la mentalité stalinienne” de l’UMT, elle choisit de quitter le navire. Elle se retrouve durant une année correspondante de Jeune Afrique au Maroc, chez qui elle commence à utiliser le pseudonyme de Zakya Daoud. Mars 1966, avec son époux et 20 000 DH d’économies, elle lance dans l’aventure Lamalif. La suite, on la connaît...

Championne olympique [Nawal El Moutawakil] La fille de “Borgone”

Un jour d’été 1984, Nawal El Moutawakil surprend le monde entier et fait pleurer des millions de Marocains. En remportant la médaille d’or du 400 mètres haies aux jeux olympiques de Los Angeles, elle est entrée dans la légende par la grande porte, devenant ainsi la première femme arabe et africaine à réaliser un tel exploit. “C’était magique, raconte Najib Salmi, présent en Californie. La seule femme présente au sein de la délégation marocaine avait réussi à éclipser tout le monde. Encore plus extraordinaire, la presse américaine et internationale en avait fait l’icône de l’émancipation des femmes arabes et africaines”. Pourtant, rien ne laissait présager une victoire de la jeune Casablancaise, âgée d’à peine 22 ans. Imbattable en Afrique et dans le monde arabe depuis quelques années, Nawal ne s’était initiée au 400 mètres haies que sur le tard. En plus de sa quasi-inexpérience sur la scène internationale, Nawal apprend le décès de son père quelques semaines avant la compétition. “En fait, explique Najib Salmi, son père était mort depuis des mois, alors qu’elle était déjà aux Etats-Unis. Mais sa famille ne voulait pas le lui révéler, pour ne pas la déstabiliser”. Malgré tous ces aléas, Nawal va démentir tous les pronostics. Au lendemain des JO, à son retour au pays, elle a même droit à un accueil très spécial. Non seulement le Prince héritier Sidi Mohamed et la princesse Lalla Meriem sont là pour l’accueillir à l’aéroport, mais des centaines de milliers de Casablancais sortent dans les rues pour l’acclamer. Depuis, Nawal en a fait du chemin. Après une brillante carrière universitaire, un poste d’entraîneur, un passage par le gouvernement en tant que secrétaire d’Etat au ministère de la Jeunesse et des sports, l’ancienne fille de “Borgone” occupe aujourd’hui des responsabilité au sein des instances dirigeantes de l’athlétisme mondial et du Comité international olympique. Elle court, elle court…

Pilotes de ligne [Bouchra Bernoussi et Oumaima Sayeh] Le ciel appartient aux femmes

Deux jeunes femmes et un rêve, qui finit par se réaliser. C’est l’histoire de Bouchra et Oumaïma. Une Casablancaise issue de l’enseignement public et une R’batie du Lycée Descartes, devenues quelques années plus tard les premières femmes pilotes de ligne de l’histoire du Maroc. “Dans le lycée pour filles où j’étais inscrite, se souvient Bouchra, ils sont venus distribuer des avis de concours adressés aux jeunes Marocains… de sexe masculin pour intégrer l’école de pilotage de la RAM. Pourtant, j’ai foncé naturellement”. Quant aux parents des deux jeunes filles, ils ne sont pas totalement d’accord avec cette initiative. “Mon père a toujours été persuadé que j’allais échouer, rapporte Bouchra. Mais dans mon entourage, personne ne s’était étonné de ma démarche : ils savaient que j’étais une tête brûlée”. Commence alors la formation. Les deux jeunes femmes sont internes. “Nous n’avions pas de traitement de faveur, nous utilisions les mêmes douches, les mêmes vestiaires et passions, bien sûr, les même épreuves”. En 1986, le rêve des deux jeunes filles devient réalité et le Maroc a enfin ses femmes pilotes de ligne. Sur les 18 candidates, Bouchra et Oumaïma sont les seules à avoir passé avec brio tous les examens. Les débuts sont cependant assez difficiles. Les deux “nouvelles” sont l’objet de la curiosité de leurs collègues et leurs faits et gestes sont suivis à la loupe. Même leur tenue vestimentaire semble poser problème. “Ils ne savaient même pas comment les habiller”, se souvient ce pilote de leur promotion. Aujourd’hui, Bouchra Bernoussi est un commandant de bord très apprécié de ses collègues. Quant à la regrettée Oumaïma Sayeh, elle a péri lors du crash de l’ATR de la ligne Agadir-Casablanca en 1994.

Source : Tel Quel

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